Accueil > Actualités > Evaluer l'efficacité de la conservation de la panthère des neiges au Kirghizistan - Arno
« Comment savoir si une aire protégée remplit réellement son rôle de conservation ? »
Je m’appelle Arno Gattolliat et c’est la question qui a guidé mon mémoire de Master en biologie de la conservation à l’Université de Neuchâtel, en Suisse.
Une approche interdisciplinaire pour évaluer l’efficacité de la conservation de la panthère des neiges au Kirghizistan
Lorsque j’ai commencé à réfléchir à mon projet de mémoire de master en biologie de la conservation à l’Université de Neuchâtel, une chose était certaine : je voulais contribuer à améliorer les connaissances sur la panthère des neiges afin de mieux participer à sa préservation. C’est alors que les publications scientifiques du programme de science participative OSI-PANTHERA. En discutant avec Anne-Lise Cabanat, directrice du programme, j’ai découvert l’incroyable potentiel des données récoltées par les éco-volontaires. J’ai rapidement compris qu’il existait là une véritable mine d’informations encore largement sous-exploitée pour mieux comprendre cette espèce discrète et difficile à observer. Or, les lacunes scientifiques concernant la panthère des neiges restent importantes et limitent encore la mise en place de mesures de conservation pleinement adaptées à ses besoins.
Une question s’est alors imposée à moi : qu’est-ce qu’une mesure de conservation réellement efficace pour la panthère des neiges ? La réponse s’est progressivement dessinée sous la forme de mon sujet de mémoire : Evaluer l’efficacité de la réserve naturelle de Sarychat-Eertash à travers le prisme de la conservation de la panthère des neiges.

- La capture, si précieuse de cette espèce emblématique mais discrète qu’est la panthère des neiges, grâce aux pièges photos installés par le programme OSI-PANTHERA - Crédit OSI-PANTHERA
Cette dernière est souvent considérée comme une espèce « parapluie », c’est-à-dire une espèce dont la protection bénéficie à l’ensemble des autres espèces partageant son habitat. En protégeant la panthère des neiges, on protège donc une partie importante des écosystèmes de haute altitude du Tian Shan. Mes convictions personnelles et ma formation académique m’ont rapidement amené à considérer qu’une réserve efficace ne pouvait pas être évaluée sur ses seuls résultats écologiques, comme s’est encore trop souvent réalisé pratiquement. Comprendre le rôle des communautés locales, les enjeux économiques, le contexte politique ou encore les mécanismes de gouvernance me semblait tout aussi essentiel. C’est dans cette optique que j’ai sollicité l’accompagnement d’Alexandre Aebi, spécialiste de la transdisciplinarité et professeur à l’Université de Neuchâtel, afin d’intégrer une véritable dimension interdisciplinaire à ce projet.
Une expérience humaine et scientifique inoubliable
Les aires protégées ne sont pas uniquement des espaces naturels. Elles sont au croisement de la biodiversité, des populations locales, des institutions, des activités économiques et des décisions politiques. Mon objectif était donc de dépasser une approche strictement écologique afin de comprendre non seulement si la réserve fonctionne, mais également pourquoi elle fonctionne. J’ai ainsi utilisé la réserve naturelle de Sarychat-Eertash, l’une des plus importantes aires protégées du Kirghizistan et un bastion majeur pour la panthère des neiges (Panthera uncia), comme étude de cas afin de développer un cadre d’évaluation de l’efficacité des mesures de conservation.
Grâce au programme OSI-PANTHERA, j’ai eu accès à plus de dix années de données écologiques collectées dans la réserve à travers les transects répétés annuellement mais aussi les pièges phots laissé sur le terrain toute l’année. Un important travail de standardisation et d’analyse a permis de valoriser ces données et d’étudier l’évolution des grands mammifères de la réserve. Les résultats montrent des populations globalement stables ainsi que des indices récurrents de reproduction. J’ai également réalisé une analyse approfondie de la panthère des neiges sur la base de modèles de capture-recapture spatiale qui estiment la densité de panthères des neiges grâce aux données des pièges photographiques. Les résultats suggèrent que Sarychat-Eertash constitue probablement l’une des principales populations sources du massif du Tian Shan et abrite l’une des densités les plus élevées publiées à ce jour pour l’espèce. Pour cette partie écologique du projet, j’ai eu la chance d’être encadré par le professeur Sergio Rasmann également de l’université de Neuchâtel.
L’apport de l’interdisciplinarité
Mais les résultats les plus surprenants sont probablement venus de l’approche socio-anthropologique. À travers 29 entretiens semi-dirigés réalisés auprès de gardes, chercheurs, ONG, représentants gouvernementaux et autres acteurs de la conservation, j’ai pu explorer le fonctionnement du système socioécologique de la réserve.
Cette analyse a révélé que l’efficacité actuelle de la conservation repose largement sur deux piliers. Le premier est la force symbolique de la panthère des neiges. Au-delà de son rôle écologique, elle agit comme une véritable espèce porte-drapeau capable de mobiliser l’attention du public, les financements et les soutiens politiques. Le second est le rôle central joué par les ONG, qui transforment cette mobilisation en actions concrètes de conservation sur le terrain. Cependant, l’étude met également en évidence plusieurs fragilités. Les pressions liées au développement économique, au tourisme, aux conflits d’usage des terres ou encore la dépendance aux financements extérieurs représentent autant de défis pour l’avenir de la réserve.
Au-delà des résultats scientifiques, ces rencontres ont profondément marqué cette expérience. Elles m’ont permis de mieux comprendre la culture kirghize, les liens qu’entretiennent les populations avec leur environnement et les multiples façons de percevoir et protéger la panthère des neiges. Je tiens d’ailleurs à remercier chaleureusement mes deux interprètes (Aktan et Iskender), sans qui cette partie du projet n’aurait jamais pu voir le jour. Grâce à eux, j’ai rencontré des personnes extraordinaires, porteuses d’expériences, de savoirs et de visions indispensables à la compréhension des enjeux de conservation.
La portée de cette recherche encore exploratoire

- Les paysages unique de la réserve avec une géologie remarquable - Crédit Arno Gattolliat
Au-delà du cas spécifique de Sarychat-Eertash, ce mémoire a permis de développer un cadre d’évaluation interdisciplinaire pouvant être adapté à d’autres aires protégées et à d’autres espèces parapluies. L’un des principaux enseignements de ce travail est que l’efficacité de la conservation ne peut être évaluée uniquement à partir de critères écologiques : elle dépend aussi des dimensions sociales, anthropologiques, économiques et institutionnelles qui façonnent les relations entre les humains et la nature.
Enfin, ce projet n’aurait jamais été possible sans les nombreuses années de travail des bénévoles qui ont identifié les panthères sur les images des pièges photos, des équipes de terrain, des gardes et des coordinateurs du programme OSI-PANTHERA, que je remercie chaleureusement. Il illustre parfaitement le potentiel de la science participative : produire des connaissances scientifiques de haut niveau tout en contribuant concrètement à la protection de la biodiversité.
Les résultats de cette recherche ont déjà fait l’objet de plusieurs présentations et continueront, je l’espère, à être valorisés à travers de futures conférences ainsi qu’une publication scientifique. Pour découvrir plus en détail cette aventure et ses résultats, je vous invite à consulter mon mémoire de master disponible à l’adresse suivante : https://www.osi-panthera.org/Rappor...















